Il y a 160 ans, le Comté de Nice était rattaché à la France

Qui sait que le dernier territoire qui a agrandi l’Hexagone a été pris sur l’Italie en 1989 ? Incroyable, non ? Ce fut le dernier épisode d’une rectification chaotique des frontières entre nos deux pays, dont les plaies ont encore du mal à cicatriser 160 après. Les tensions frontalières avec nos voisins lors du confinement de la Covid-19 dans la vallée de la Roya, au-dessus de Menton, prouvent que les vieilles haines recuites sont toujours d’actualité. A l’heure où se déroulent les cérémonies-anniversaire de ce rattachement, mon dernier polar évoque en toile de fond ce conflit fratricide.

Il n’y a qu’une trentaine d’années, en octobre 1989, que le territoire de la France métropolitaine s’est agrandi d’une ultime parcelle, après 42 ans de négociations…. Il s’agit du vallon de Colla Lunga, une parcelle désertique de 200 hectares située au sommet de la commune de Mollières (commune de Valdeblore dans la vallée de la Haute-Tinée). Ce rattachement n’est que le dernier épisode d’une histoire douloureuse et plutôt méconnue, qui a agité les marches de notre pays dans son quart sud-est depuis 160 ans et se rappelle aujourd’hui à notre souvenir.

L’histoire de ce déchirement repose sur quatre dates clés

1860 – Napoléon III ayant aidé le Roi de Piémont-Sardaigne à se débarrasser du joug autrichien et à unifier l’Italie, Victor-Emmanuel II respecte ses engagements de lui céder en contrepartie les territoires du Duché de Savoie, à condition cependant de demander leur avis aux populations. Mais malgré le plébiscite des habitants de Tende et de la Brigue en faveur du rattachement à la France, comme le reste du Comté de Nice, il décide finalement que ce territoire sera italien, à la demande discrète de Cavour, le chef du gouvernement sarde. Officiellement car il s’agit des territoires personnels de chasse au chamois du souverain sarde. Mais ce dernier s’exprime en fait sous la pression de son État-major qui souhaite conserver la maîtrise des crêtes pour garder le fond des vallées françaises sous le feu de son artillerie. Gardant en mémoire la campagne-éclair de Napoléon 1er en Italie…

Napoléon veut bien satisfaire le désir personnel de son homologue. En ce temps, comme encore aujourd’hui dans certaines régions du monde, le plaisir du monarque avait la priorité sur les nécessités de la population. Mais la concession n’est pas gratuite. C’est ainsi qu’une partie de la Vallée de la Roya, Circondario di San Remo, avec les localités de Breil-Fontan, Saorge, Sospel et Moulinet est devenue française.

Dans la Haute-Roya, les communes de Tende et La Brigue en font les frais sont donc rattachées malgré elle à l\’Italie naissante. Les habitants sont enclavés, isolés du Piémont par le col enneigé les mois d’hiver et toujours pas reliés à Vintimille puisque la route n’existe pas encore. Mais ils se sentent surtout trahis par les Français, d’autant plus que leur nouveau pays les considère maintenant avec suspicion et le leur fait payer par toutes sortes de tracasseries administratives.

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Légende de la carte : La zone marron clair a été rattachée à la France en 1860. La zone jaune entourée d\’un liseré marron ne l\’a été qu\’en 1947

Pour pacifier les relations entre les deux pays, le plus logique eut été de faire courir la nouvelle frontière sur les crêtes montagneuses, au long de la ligne de partage des eaux. Mais la logique politique a prévalu sur le bon sens et abouti à un tracé de délimitation anarchique et extravagant, gros de conflits à venir.

1940 – Volant au secours de la victoire, Mussolini s’allie à Hitler, bien décidé à reconquérir l’ancien Comté de Nice et à repousser la frontière de l’Italie jusqu’au fleuve Var. Bien que les alpini fascistes soient contenus par les chasseurs alpins inférieurs en nombre, « les diables bleus », les bombardements de l’artillerie italienne depuis les forts des sommets traumatisent soldats et habitants. En novembre 1942, après le débarquement des alliés en Afrique du Nord, les troupes italiennes occupent les Alpes-Maritimes. Les partisans sont massacrés sans répit par les « chemises noires » mussoliniennes. A la capitulation de l’Italie en septembre 1943, ce sont les Allemands qui prennent le relais, en pire.

  • Les troupes françaises libèrent Tende et La Brigue en avril. Un plébiscite organisé quelques jours plus tard pour rattacher les communes à la France remporte 90% des suffrages à La Brigue et 70% à Tende. Paris exige de rectifier la frontière en la faisant courir sur les crêtes, le long de la ligne de partage des eaux. Mais 3 mois plus tard, sur l’ordre du commandement allié, les Français sont relevés de la Haute-Roya par les carabiniers italiens et contraints de se retirer en limite de l’ancienne frontière. Pour la seconde fois en deux générations, les habitants sont dirigés par ceux auxquels ils ont refusé de se soumettre. Les alliés, soucieux de reconstruire une Europe apaisée et de ne pas vexer les italiens, imposent une période d’observation de deux ans afin de “vérifier les sentiments authentiques de la population”.

S’ensuit une période d’extrême tension sous le contrôle d’une mission interalliée composée d’observateurs anglais, américains et français. Les partisans français craignent des représailles de la part des autorités italiennes réinstallées. Celles-ci multiplient les tracasseries policières suivies d\’arrestations, d’expulsions et même de sanctions économiques. Elles donnent des amendes, refusent des laissez-passer, se livrent même à des brutalités qui entrainent des départs.

1947 – Devant la volonté manifeste de la majorité des habitants d’être rattachés à la France, le traité de paix franco-italien est officiellement signé en février 1947. Mais il faudra attendre encore la fin août pour qu’il soit signé de mauvaise grâce par le dernier pays allié, l’URSS. Durant ces quelques mois, les autorités italiennes essaient par tous les moyens d’empêcher le rattachement : opposition diplomatique, intimidation envers les profrançais, malveillances, pillage systématique des forêts, perquisitions, contre-manifestations, mises en scène de propagande, jusqu’à une grenade lancée dans un bal par des nationalistes…

Et ce n’est qu’en octobre que le référendum en faveur du rattachement à la France triomphe avec 94% de « oui » à Tende et 96% à La Brigue.

La conséquence est un vrai casse-tête juridique

Pour définir les rectifications de frontière entre la France et l’Italie au Traité de Paris en février 1947, les négociations ont été houleuses. Les Français voulaient imposer la ligne de crête et de partage des eaux pour éviter une nouvelle invasion et respecter la volonté des habitants. Et les Italiens ont lutté avec acharnement pour l’éviter. Mais dans cette vallée enclavée entre deux frontières et traversée par deux autres, la situation sur le terrain était d’une telle complexité juridique que la validation du traité n’a pas suffi à ramener le calme.

En fond de bassin, la gestion de la continuité territoriale des routes, des installations ferroviaires, des usines hydroélectriques et de leurs prises d’eau et conduites souterraines en amont s’est avérée un véritable casse-tête, tant les intérêts nationaux étaient intriqués et parfois divergents. Les différends entre les sociétés exploitantes ont déclenché une série de procès qui ont dû faire appel aux instances internationales pour être réglés. Et ça continue encore aujourd’hui avec la maintenance de la ligne de chemin de fer Nice-Coni et le percement du second tunnel du col de Tende…

Sur les hauteurs, les litiges se sont aussi multipliés : accès aux alpages pour les vaches, servitudes de passage pour la transhumance des ovins à flancs de montagne selon l’exposition au soleil, fiscalité et droits de douane sur les récoltes des propriétés privées désormais à cheval sur la nouvelle frontière, droits de coupe de bois, approvisionnement en eau potable en aval des sources, prises d’eau en amont des cultures d’oliviers, liberté de transit à travers la nouvelle frontière pour les résidents locaux, servitudes de passage… Les contentieux ont explosé et ont nécessité des interventions diplomatiques au plus haut niveau. A titre d’exemple, la partie française de La Brigue manquait de pâturages d’été suffisants et celle restée italienne de Briga Alta n’avait plus assez de pâturages d’automne et de printemps. Et une bête qui a faim et soif se fiche de la politique.

Jusqu’en 1962, il a donc fallu des années d’instructions, de plaidoiries, de nomination d’experts suisses choisis pour leur connaissance des choses de la montagne et de leur neutralité, de création de commissions et d’arbitrages internationaux pour régler tous ces contentieux d’accès à l’eau, de droits de coupes et de pacage, et créer le cas échéant des indivisions. En définitive, ces compromis brisaient des traditions séculaires et n’ont finalement apporté aucune satisfaction. Le tout dans une sale ambiance de crispation, de nervosité et de vengeance contre les exactions commises durant la guerre. Dans la vallée, il ne faisait pas bon être pro-italien en 1948, comme pro-français en 1861 et en juillet 1945.

L’Histoire se pacifie très lentement

Mais les célébrations des 160 ans du rattachement du Comté de Nice à la France ont exhumé de vieux dossiers et des haines recuites, accentués par les manifestations crispées de souveraineté aux frontières sur le dossier des migrants illégaux et de la Covid-19.

Les guerres civiles sont des hyènes qui déchirent les chairs. Elles endeuillent les familles, éloignent les dieux et engraissent les sols. L’écrivain que je suis disposait là d’un matériau dramatique rêvé pour servir de toile de fond à mon dernier roman policier qui vient de paraitre aux Editions Gilletta : Crim’ à la Libé.

Salué comme « le polar de l’été » par le quotidien Nice-matin, il est le premier livre à être honoré du label officiel de la marque « Côte d’Azur France »

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